La chasse aux concepts : comment les attraper et les apprivoiser ?

Les chercheurs en science sociales font appel, pour faire leur travail, à différentes théories qui reposent sur une collection de « concepts ». Ceux-ci sont décrits et commentés par les auteurs qui font référence dans une discipline. Et, qui veut être reconnu comme membre de la discipline concernée doit à son tour commenter ces concepts, les « mobiliser » pour produire des analyses portant sur les sujets particuliers qu’il étudie.

Faire « de la recherche scientifique » et d’abord, apprendre à le faire, nécessite d’approcher d’une manière ou d’une autre ce qui est désigné par le mot « concept ».

Mais, pourrait-on se demander (et ne se demande-t-on pas à haute voix, parce que cela témoignerait d’une ignorance mal venue) : de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de « concepts » ?. En termes plus imagés : qu’est-ce que c’est que ces oiseaux-là ? Comment les approche-t-on ? Quel sorte de sel faut-il leur déposer sur la queue pour les attraper ? Les auteurs fournissent-ils le mode opératoire de leur capture ?

Et puisque ce ne sont pas réellement des oiseaux, qu’ils n’ont ni plumes, ni petit cœur battant, ni œil rond effrayé, comment saura-t-on que la capture est réalisée ? Bon, laissons cette question, et considérons qu’il existe un moment où le chercheur pense avoir véritablement attrapé l’un d’eux ou plusieurs.

Bien. Et à présent que doit-on en faire, et comment s’en servir ? En quoi consiste, précisément, l’action qui consiste à « mobiliser » des concepts, et le fait de les « maîtriser » ? Il faudra être capable de les décrire à notre tour, mais que dira-t-on de plus que ce qui a déjà été dit à leur sujet ? Il faudra montrer que nous nous en sommes servi pour élaborer nos analyses. Mais à quoi nous ont-ils, au juste, servi ?

On peut considérer qu’il ne s’agit pas d’une vraie question. Je veux dire par là, qu’il ne nous est pas vraiment demandé de montrer comment nous nous en sommes vraiment servi. Nous parvenons correctement à ne pas vraiment y répondre, en citant les auteurs autorisés. Puisqu’ils ont dit que « ceci » était en rapport avec « cela », nous pouvons nous aussi affirmer que ce concept (n’est-il pas ?) parle bien de ce dont nous parlons.

Mais, vraiment, vraiment, qu’est-ce qu’on a fabriqué avec ce concept particulier ? Est-ce que la description, l’analyse, le point de vue sur la « réalité » que nous étudions auraient été différents, si nous n’avions pas capturé ce pauvre concept, ou si nous en avions capturé un autre ? Lui-même ne pourra rien dire de ce qu’on a fait de lui, ou si l’on n’en a rien fait du tout, sa capture et sa captivité se révélant, dans cette hypothèse, parfaitement inutiles.

Peut-être devrions-nous renoncer à tenter de « maîtriser » les concepts en les privant de liberté, et leur demander gentiment s’ils accepteraient de nous apporter leur concours. Mais nous aurions en retour, ce serait la moindre des politesses, la charge d’exprimer en quoi a consisté, vraiment, leur aimable contribution.

Martine BODINEAU, 16 novembre 2016 – A titre de début de réponse à la sollicitation de Pascal Nicolas-Le Strat (La chasse aux concepts – 1er épisode)

bodineau.martine@wanadoo.fr

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